Le 21 novembre 2017 était une date importante pour les paiements européens car elle marquait le lancement officiel du système SEPA Instant Credit (SCT Inst).

Je pensais que cet événement était suffisamment important pour lui consacrer deux articles :

  • Dans ce premier article, je vais me concentrer sur les aspects métier. Je vais vous présenter ce qu’est SCT Inst, pourquoi il constitue une avancée fondamentale par rapport au SCT et pourquoi je pense que ce sera un succès.
  • Dans le second, je me pencherai sur ce qu’il signifie pour les banques du point de vue architectural et opérationnel.

Les paiements instantanés sont à notre porte

La portée géographique du programme couvre les 34 pays SEPA (à savoir les 28 pays de l’UE, plus l’Islande, la Norvège, le Liechtenstein, la Suisse, Monaco et Saint-Marin). Mais contrairement à SEPA CT, SCT Inst n’est pas un scheme obligatoire : les banques sont libres de décider de participer ou non (si elles souhaitent adhérer, elles doivent au moins être joignables dans le rôle de banque bénéficiaire). Par ailleurs, pour des raisons que je détaillerai plus loin dans cet article, SCT Inst impliquera à la fois des organisations locales et paneuropéennes de mécanismes de compensation et de règlement (CSM). En conséquence le rythme d’adoption variera à la fois par pays et par banque.

Selon le Conseil européen des paiements, près de 600 prestataires de services de paiement de 8 pays étaient prêts pour le lancement dès le 21 novembre:

En ce qui concerne les CSM, au moment de la rédaction de cet article, dix organisations CSM sont conformes à SCT Inst. Cela inclut les plus grands acteurs tels que EBA CLEARING, EquensWorldline et STET.

S’agissant de la France, le premier démarrage est tout récent puisqu’il s’agit de BPCE qui a démarré en émission et réception le 24 Avril 2018. Les autres banques devraient suivre dans les prochains mois avec plusieurs autres démarrages annoncés sur 2018.

Qu’est-ce que le virement instantané SEPA ?

Le SCT Inst capitalise sur de nombreux éléments du schéma SCT existant (messages XML ISO 20022, procédures de rappel similaires à SCT le rendant irrévocable sauf en cas de problèmes techniques ou de fraude …) mais il présente les principales caractéristiques distinctives suivantes :

  • Disponibilité 24/7/365 : les services basés sur le système SCT Inst sont disponibles 24 heures sur 24 et tous les jours calendaires de l’année. C’est un changement majeur par rapport à SCT où les CSM sont fermés les week-ends et quelques autres jours chaque année (Noël, Nouvel An …).
  • Une durée maximale de 10 secondes : cette durée commence lorsque le PSP (Prestataire de Service de Paiement / Payment Service Provider) du payeur horodate le paiement et l’envoie. Au cours de ces 10 secondes, le prestataire de services de paiement du bénéficiaire doit déclarer au prestataire de services de paiement du payeur que l’argent a été mis à la disposition du bénéficiaire ou que la transaction a été rejetée. Encore une fois, c’est une proposition très différente de celle du SCT avec son exécution à “J + 1”.
  • Un montant maximum initial de 15 000 € : ce montant maximum sera revu par l’EPC chaque année. A titre de comparaison, il est intéressant d’observer l’évolution de ces limites dans des systèmes plus matures tels que Faster Payments au Royaume-Uni qui a commencé à 10 000 £ en 2008, est passé à 100 000 £ après 2 ans et a finalement augmenté sa limite à 200 000 £ après 5 années supplémentaires.
  • Flexibilité : Les participants au système SCT Inst sont libres de convenir, de manière bilatérale ou multilatérale, d’une durée d’exécution plus courte et d’un montant maximal plus élevé.

Bien plus qu’une version accélérée du virement SEPA

Penser à SCT Inst comme une version plus rapide du SCT serait une erreur.

Les différences introduites par SCT Inst ouvrent la porte à un large éventail de cas d’utilisation qui n’étaient pas possibles avec un SCT classique, par exemple :

SCT Inst constitue également une excellente base pour des services construits en complément du scheme principal (« overlay services ») tels que :

  • “Utilisation du numéro de téléphone mobile comme identifiant”, en d’autres termes l’utilisation de numéros mobiles comme proxy pour les IBAN, un service qui s’est avéré populaire dans d’autres systèmes de paiements instantanés lorsqu’il est appliqué aux paiements P2P.
  • “Demande de paiement” (Request for Payment/ Request to Pay), un service par lequel le bénéficiaire envoie une demande de paiement au payeur. Ceci est un service bien adapté aux demandes de fonds P2P, à la facture électronique ou la facturation électronique.

Plus généralement, ces différences ont de nombreuses implications sur le marché qu’il serait trop long de couvrir entièrement dans un article. J’ai sélectionné trois domaines d’impact de SCT Inst que je considère comme particulièrement importants: les paiements par carte, les paiements de trésorerie et les interactions avec PSD2 (Directive révisée sur les services de paiement).

1. Une menace pour les paiements de cartes

SCT Inst rend les paiements de compte bancaire encore plus compétitifs vis-à-vis des cartes

En comparaison avec les cartes, les paiements par compte bancaire utilisés par iDEAL , le premier système de paiement en ligne aux Pays-Bas, ou Pay by Bank au Royaume-Uni, offrent déjà des avantages intéressants tant pour les commerçants que pour les clients:

  • coût moins élevé pour les commerçants en raison de l’absence d’interchange
  • fraude réduite pour les commerçants
  • sécurité accrue pour les clients puisqu’il n’y a pas de partage de données de cartes avec le marchand (le payeur s’authentifie directement dans son application bancaire)
  • meilleure maîtrise de leurs soldes pour les clients car cela leur permet de voir leur solde avant et après paiement

SCT Inst rend un tel modèle encore plus compétitif vis-à-vis de cartes car il :

  • Est assez rapide pour être utilisable pour les paiements au point de vente, et non plus seulement adapté aux paiements en ligne.
  • Accélère la disponibilité des fonds pour les commerçants.

Les sociétés de cartes prennent note et se diversifient pour se couvrir

La dynamique entre SCT Inst et les cartes devrait être complexe avec de nombreux facteurs autres que ceux énumérés ici influençant l’évolution réelle du marché (conception de l’expérience client – notamment pour le paiement au point de vente, services supplémentaires combinés avec l’instrument de paiement, protection du client, stratégies de prix…). Au final :

  • Beaucoup de prévisions et de pronostics ont été faits mais personne ne sait encore vraiment quel impact SCT Inst aura sur les cartes et à quelle vitesse cela se produira.
  • La plupart conviennent qu’un certain niveau d’impact est hautement probable.

Cette nouvelle concurrence entre les systèmes de paiement en temps réel et les systèmes de cartes n’est pas spécifique à l’Europe, c’est un phénomène mondial. En fait, la menace pour les principaux processeurs de cartes est suffisamment importante pour qu’ils essaient de l’atténuer, comme le montrent :

  • L’acquisition par Mastercard de Vocalink , la société derrière les infrastructures de paiement en temps réel de Faster Payments au Royaume-Uni, G3 à Singapour, The Clearing House aux États-Unis.
  • L’annonce récente de VISA concernant le lancement de sa propre plate-forme de paiement «en temps réel» Visa Direct pour l’Europe qui débutera au début de l’année 2018 et qui sera activée par tous les émetteurs de cartes d’ici octobre 2018 au plus tard. Il est important de garder à l’esprit que la définition de “temps réel” pour cette plate-forme est différente de celle de SCT Inst. Concrètement, avec de tels paiements, les émetteurs doivent envoyer des fonds aux détenteurs de cartes au plus tard 30 minutes après l’approbation d’une transaction.

2. Une opportunité pour les trésoriers

SCT Inst sera un nouvel outil important dans la boîte à outils des trésoriers. L’accès aux transferts instantanés paneuropéens devrait être particulièrement pertinent pour les trésoriers de PME (petites et moyennes entreprises) qui n’ont généralement pas accès directement aux systèmes RBTR (Règlement Brut Temps Réel) / RTGS (Real Time Gross Settlement) tels que TARGET2.

Sans aucun doute, le montant de transaction maximum relativement petit limitera initialement cet usage. Cependant, comme cette limite devrait augmenter au fil du temps, le SCT instantané devrait devenir un instrument de plus en plus pertinent pour les trésoriers.

3. DSP2 + SCT Inst : une combinaison puissante

Une conséquence majeure de DSP2 est de forcer les banques à ouvrir l’accès à leurs comptes / services de paiement à des fournisseurs tiers, ouvrant ainsi la voie à la puissante mécanique des écosystèmes :

  • DSP2 permettra aux utilisateurs d’effectuer des paiements en ligne à un bénéficiaire par le biais des fournisseurs de services d’initiation de paiement (PISP).
  • Les fournisseurs de services d’information sur les comptes (AISP) seront en mesure d’accéder aux informations du compte bancaire, y compris l’historique et les soldes, des utilisateurs qui ont donné leur consentement.

Comme décrit dans les sections précédentes, SCT Inst apporte les critères « toujours actif » et « immédiat » requis par l’économie numérique.

Jetons un coup d’œil à quelques exemples d’applications qui sont rendues possibles en combinant tous ces ingrédients.

Dans la banque de détail, la combinaison de DPS2 et de SCT Inst renforce considérablement la proposition de valeur des agrégateurs de comptes (tels que French Bankin’ ou Linxo par exemple) :

  • Les utilisateurs disposant de comptes dans plusieurs banques pourront gérer tous leurs comptes en un seul endroit en temps réel, ce qui constitue un grand pas en avant.
  • La combinaison permettra d’envisager des offres de services à valeur ajoutée telles que l’optimisation du financement en temps réel des agrégateurs.

Dans la banque à destination des entreprises, bien qu’elle soit initialement limitée par le faible montant maximal de la transaction, la combinaison est un facilitateur :

  • Pour les banques : développer et commercialiser un portail agrégé permettant à leurs PME de gérer leurs comptes dans plusieurs banques
  • Pour les tiers (tels que les fournisseurs de gestion de trésorerie) pour introduire de nouvelles fonctionnalités (optimisation automatique en temps réel entre les comptes).

Le marché va-t-il adopter ces nouveaux paiements ?

Les premières discussions sur les paiements instantanés ont souvent porté sur la question de savoir s’il y avait ou non un business case clair pour justifier d’investir dans la mise en place de paiements instantanés.

De telles discussions sont en grande partie derrière nous. Dans un monde numérique, les clients ont parlé : les retards de paiement sont perçus comme un irritant majeur et de nombreux clients sont prêts à changer de banque pour obtenir des paiements plus rapides.

Les paiements instantanés constituent désormais une tendance mondiale majeure, comme l’illustre clairement le développement des infrastructures de paiement instantané dans le monde ces dernières années.

Les « success stories » concernant l’impact positif des paiements instantanés dans une économie numérique peuvent être trouvées au Royaume-Uni (lancé en 2008), en Suède (lancé en 2012) ou au Danemark (lancé en 2014), trois pays ayant mis en place des systèmes de paiements instantanés depuis plusieurs années déjà avec beaucoup de succès.

En conséquence, SCT Inst est destiné à être adopté par le marché. Il y a cependant au moins trois inconnues :

1. Rythme d’adoption par les banques

La vitesse à laquelle l’adoption se produira n’est toujours pas claire. La volonté des banques pour une adoption rapide semble forte, comme l’illustrent les résultats de l’enquête d’ Innopay de mai 2017 dans laquelle la moitié des banques interrogées prévoient être prêtes pour SCT Inst en novembre 2017 et près des trois quarts d’entre elles devraient l’avoir fait à la fin de 2018. Cependant, en regardant les chiffres réels de EPC mentionnés dans la première section de cet article, il semble que les banques ont peut-être sous-estimé l’effort. Mon prochain article fournira quelques explications à ce sujet en mettant en lumière les défis techniques et opérationnels auxquels les banques sont confrontées pour mettre en œuvre des paiements instantanés.

En outre, l’adoption sera initialement ralentie dans certains pays en raison du manque de CSM local SCT Inst-ready. Par exemple, le CSM portugais SIBS n’est conforme que depuis début avril 2018.

2. Portée paneuropéenne réelle et interopérabilité

SCT Inst est unique parmi les initiatives de paiements massifs instantanés dans la mesure où il couvre plusieurs pays. Parce qu’une grande partie des paiements impliquera des parties situées dans le même pays et parce que les initiatives locales sont bien positionnées pour répondre aux besoins spécifiques des communautés locales, le système SCT Inst sera soutenu par un mélange complexe de CSM locaux desservant les communautés locales – beaucoup d’entre elles avec leurs spécificités – et par les CSM à portée paneuropéenne. Permettre aux banques de se connecter facilement (sans avoir à se connecter à plusieurs CSM) permet d’atteindre la couverture SEPA et de fournir des paiements instantanés transparents sur ces multiples systèmes sera un défi.

Pour relever ce défi, l’Association européenne des chambres de compensation automatisées ( EACHA ) a travaillé à la définition d’un cadre pour l’interopérabilité des paiements instantanés entre les CSM. Cependant, le business case pour établir des connexions interopérables bilatérales ne sera pas bon tant que les volumes ne seront pas suffisamment élevés pour les justifier.

Par conséquent, il semble que TARGET Instant Payment Settlement (TIPS), le nouveau système de règlement que BCE a annoncé en Juin 2017 et qui doit être lancé en Novembre 2018 pourrait être la nouvelle option par défaut pour une atteignabilité SEPA, mais il est probablement encore trop tôt pour l’affirmer de manière certaine. En effet, comme illustré dans le tableau ci-dessous, en se connectant à TIPS, deux CSM pourraient permettre à leurs participants de la banque d’envoyer l’un à l’autre un SCT Inst sans que les deux CSM soient connectés :

3. Adoption du marché par cas d’utilisation :

Enfin, le sort des différents cas d’utilisation potentiels de SCT Inst (notamment en termes de remplacement des paiements par carte) sera décidé par le marché et pourra varier d’un pays à l’autre. Les initiatives locales émanant de consortiums de banques construits en plus de l’instrument de paiement principal, si elles sont bien menées, pourraient jouer un rôle important dans la promotion de cette adoption (comme l’illustre un exemple tel que Swish en Suède).

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